La scène se passe dans un bureau luxueux du Sénat, un après-midi ensoleillé d’avril. La capitale jouit du calme retrouvé après les marches estudiantines qui ont ébranlé la république. Vab’ entre seul, Funeste ayant terminé sa mission auprès de lui, et se retrouve face à un groupe de trois personnes bien connues
- Mon cher Vab’, fait Thio en l’accueillant à bras ouverts, entre donc ! Nous parlions justement de toi
- Comment vas-tu ? réponds aussitôt Vab’, toujours émerveillé à l’idée qu’on puisse parler de lui.
- Thio nous disait combien il admirait le travail que tu as fourni lors des débats à l’assemblée ! fit Major en serrant la main du Ministre
- Et nous lui avons confirmé que la France pouvait s’enorgueillir de disposer d’un Ministre tel que toi, ajouta Télé
- Mes amis, balbutia Vab’, vous me faites trop d’honneur...
- Assieds-toi voyons ! le coupa aussitôt Thio, abrégeant les effusions.
- Tiens, fit le Ministre en tournant la tête à droite et à gauche, Presse-Radio n’est pas là ?
- Non fit Télé, prenant la parole, gêné, tu sais, ça va mal pour lui en ce moment. Il n’arrive pas à s’en sortir et il préfère que je le représente auprès de toi.
« Je suis l’homme qui tombe à pic... »
- Messieurs, fit Thio, en ma qualité de rapporteur du projet de loi, j’ai suivi le dossier de très près. Il est important de conserver l’état d’esprit qui a prévalu lors de l’écriture du texte.
- Euh... bien sûr, fit Vab’, qui ne comprenait pas où le sénateur voulait en venir.
- Les débats à l’assemblée ont tourné au tragique. Heureusement que Télé a fait son boulot correctement sinon nous courrions à la catastrophe !
- Il faut dire que les étudiants nous ont bien aidé en monopolisant l’attentention ! ricana Télé. On a fait un maximum d’audience sur un sujet anodin ! Notre loi n’a pas fait un titre pendant tous les débats !
- Mais... tenta Vab’
- Alons, Vab’ ! coupa Major, tu ne vas pas nous dire que tu te satisfait des débats de l’assemblée ?
- Ce fut catastrophique ! asséna Thio. Il est hors de question de renouveler un tel fiasco dans l’enceinte du Sénat ! C’est pourquoi j’ai préparé un plan de bataille strict et organisé.
- Nous nous en remettons à toi ! fit Télé
- Bon, d’accord, fit Vab’, décontenancé par la tournure de l’entretien, la figure pâle comme un I-Pod.
« Je suis l’homme qui vient de loin... »
- Bien, fit Thio, vous ne le savez peut être pas mais les nouvelles technologies sont d’une grande importance pour moi. J’ai à cœur de fonder dans ma région un pôle d’excellence dans le domaine. C’est pourquoi ce dossier des droits d’auteurs est, vous en conviendrez, crucial et stratégique.
- Et novateur ! fit Vab’
- Oui, novateur, continua le sénateur. Certes, mon cher Vab’, cette loi est axée sur les auteurs, les artistes, les créateurs, bref, le monde du show-business que tu admires tant ! Mais, à mon sens, elle n’atteint pas du tout son but !
- Ah ! Tu vois, ! embraya aussitôt Major, heureux de trouver un allié auprès de Thio.
- Mais nous avons tout fait pour aider les artistes ! C’est l’oppostion qui veux tout faire capoter... commença le Ministre
- Ce n’est pas suffisant ! On court à la catastrophe ! asséna Thio. Au lieu de penser au show-business, pense aussi au business tout court ! L’enjeu est énorme et la France joue gros !
Avant même que le Ministre puisse émettre une objection, le sénateur enchaîna :
- J’ai préparé plusieurs amendements à ce projet. Il est important de modifier certains articles néfastes à la survie de certaines activité économiques en France !
- Bravo ! fit Major, dont les oreilles entendaient déjà le bruit du tiroir-caisse.
- Ne t’inquiètes pas ! fit Thio à l’adresse de Vab’. La loi ne sera en aucune manière dénaturée. Bien au contraire. Elle pourra servir de modèle européen. Même les Etats-Unis t’en seront reconnaissants, tu verras !
Pour ne pas brusquer le Ministre, déjà bien ébranlé par l’entrée en matière plutôt vive, le rapporteur de la loi fait apporter du café et du thé à ses invités. Ils devisent alors des prochaines élections présidentielles. Seul vab’ est une nouvelle fois chagriné par l’optimisme de Major et Télé, assurés de bien s’en sortir, quel que soit le vainqueur.
« Et si je prends des risques... »
-Mes amis, je vous ai promis des explications, entama Thio, les voici. Je ne vais vous tracer que les grandes lignes des amendements que je déposerai.
- Allons-y, fit Télé, j’ai une réunion sur les droits du foot dans une heure. Je ne peux pas manquer ça !
- Premièrement, je proposerai de supprimer la plate-forme publique de téléchargement qui ne servira à rien, dépensera l’argent du contribuable et nuira à la liberté d’entreprendre en introduisant une concurrence déloyale !
- Excellent firent Major et Télé
-Pour la taxe sur la copie prrivée : plus d’exception et hors de question de la supprimer comme ça du jour au lendemain ! Il faudra prouver que le manque à gagner diminue !
- Bravo ! firent Major et Télé
-Ensuite, et c’est le cœur du sujet : rétablir l’objectif d’interdiction du Peer-to-Peer. Suffit les amendements scabreux pour édulcorer cette interdiction. Tout logiciel qui utilisera le P2P et pourra servir au pirate sera hors-la-loi
- Magnifique ! firent Major et Télé
- Hé bien fit Vab’ décontenancé. Si tout le monde est d’accord pour ça. Pourquoi pas ? Tant que la licence globale est enterrée...
- Aucune chance de revoir cette aberration !. fit Thio simplement.
- Mes amis, ces explications du sénateur me donnerait persque envie de sabler le champagne fit Major
- Ah non ! coupa Télé, pas pour moi, je vais à ma réunion avec les footballeurs et ils ont une sacré descente !
« Ça n’est jamais jamais en vain »
- Pour terminer, je dois aussi préciser mon intention de supprimer l’obligation de l’interopérabilité, dit Thio, jetant un œil à Major.
-Pardon ? fit celui-ci, surpris. Et pourquoi donc ?
-Il faut bien comprendre que nous ne gagnerons rien à heurter les fabricants et industriels du monde numérique en les obligeant à dépenser des fortunes pour rien, expliqua Thio. Cela fera le jeu des pirates qui seront heureux de disposer des secrets de fabrication et bénéficier des investissements colossaux des entreprises du secteur.
- Mais, rétorqua Major, cette obligation pouvait aussi permettre de favoriser les ventes en ligne. J’ai bien peur que cela renforce les industriels au détriment des fournisseurs de contenu... euh.. des artistes !
- Je n’ai pas bien compris de quoi il s’agit, dit alors Vab’
- Vab’, j’ai des échos extrèmement défavorables concernant cette partie du texte. Il est impératif de ne pas contraindre l’industrie des nouvelles technologies sinon nous courrons à la catastrophe ! Créons une autorité indépendante pour les DRM qui statuera sur ce point et retirons le caractère obligatoire de l’interopérabilité !
- Bonne idée ! s’exclama Vab’. J’approuve cette proposition !
- Vab’, enchaîna Major, inquiet comme un acheteur de musique en ligne avant de cliquer sur le bouton "Acheter", cela aura peut être pour effet de favoriser l’industrie au détriment des sociétés éditrices !
- Mais non ! fit Vab’, ça me plaît cette histoire d’autorité ! Laissons faire les spécialistes.
- Pour moi, fit Télé, c’est réglé, il faut que parte. Les droits du foot c’est aussi un sacré business !
La réunion se termine ainsi. Vab’ repart, empli d’une confiance nouvelle en son projet, grâce à Thio, l’homme qui tombe à pic, spécialiste des nouvelles technologies. Major se demande encore comment cette saga va se terminer et si son action aura encore un sens si l’industrie informatique met la main sur le marché. Télé, quant à lui, se dit que de toute façon, d’un côté ou de l’autre, il trouvera toujours moyen de faire du fric.
La Prise éclectique