La Prise éclectique

Gran Torino

Clint Esatwood est un Maître

dimanche 23 août 2009, par darthbob

Clint Eastwood a entamé depuis plusieurs films, une réflexion sur la trace que peut laisser une personne, au soir de sa vie, à ses amis, ses enfants ou sa communauté. Impossible de visionner « Gran Torino » sans penser que le personnage principal qu’il interprète ne soit aussi un prolongement de lui-même.

L’acteur-réalisateur incarne un vieil homme, Walt, qui accuse bien son âge, venant de perdre sa femme. Il se retrouve seul dans sa grande maison dans un vieux quartier en plein bouleversement. En effet, la communauté asiatique rachète petit à petit les maisons avoisinantes et l’homme se retrouve le dernier blanc de la rue.

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Walt se retrouve seul, chez lui et dans son quartier

Or, il se trouve que Walt est un américain de la vieille école, celle que Clint Eastwood a affectionné durant des décennies à travers ses films et les rôles qu’il a interprétés : éducation sévère, intransigeance, sexisme, racisme ordinaire, adepte de l’auto-défense et du chacun chez soi… Pas vraiment le voisin idéal si on est né ou si nos parents sont nés en dehors des USA.

Un duo improbable

Avec « Million dollar Baby », Clint Eastwood avait bouleversé les spectateurs par une relation intense entre un vieil entraîneur macho et une boxeuse hargneuse. Avec « Gran Torino », il parvient une nouvelle fois à nous époustoufler avec la relation qui se noue entre le vieux raciste blanc et un jeune voisin d’origine asiatique !

Comme un prolongement du diptyque « Mémoires de nos pères » et « Lettres d’Iwo Jima » , la répulsion/attirance qui se noue entre Walt et Thao reflète les relations tumultueuses entre USA et Asie (Japon, Vietnam, Corée et Chine d’aujourd’hui). Il décrit lucidement le racisme d’un blanc, sûr de lui, plein de rancœur face à la guerre de Corée, ne comprenant pourquoi ces personnes s’installent « chez lui » alors qu’elles l’ont chassé de « chez eux ».

Avec beaucoup d’humour, et tout en finesse, les relations entre le vieil ours et la famille voisine vont s’améliorer. On découvrira alors les us et coutumes de chacun, les ressemblances et les différences qui existent. A travers la nourriture ou les services qu’ont se rend entre voisins, petit à petit, Walt comprend que ses « étrangers » sont aussi civilisés que lui, qu’ils ont des valeurs, certes différentes mais qu’elles sont liées aux traditions et sont aussi respectables que les siennes…

Lorsque que le jeune « Thao », adolescent timide de la famille voisine doit subir une corvée d’une semaine au service de Walt, les deux hommes se regardent en chien de faïence. Toutefois, à force de patience, ils comprendront que l’autre est également un humain digne d’intérêt, qui recèle en lui, bien caché, une certaine bonté d’âme.

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Walt et Thao apprennent à se connaître

Il n’était pas aisé de rendre crédible un tel duo. Cela pouvait tourner au duo comique avec des blagues ethniques faciles et creuses. Ce n’est absolument pas le cas ! Le réalisateur peaufine les personnages et les silences sont bien plus importants que les dialogues. Et, les paroles étant rares, elles révèlent beaucoup des personnages et de leur psychologie.. Du grand art.

Des relations filiales

Walt et Thao vont apprendre à se respecter et aussi, en quelque sorte, à s’aimer. Oh ! Pas d’effusions, d’embrassades ou de déclarations intempestives ! Pas de ça entre mecs. Non, il s’agit de regards de fierté dans les yeux du vieux ronchon lorsque le jeune Thao parvient à décrocher un emploi, invite une fille à sortir malgré sa timidité. Il s’agit pour Thao de témoigner d’une amitié simple et réelle pour son voisin : bichonner sa voiture (la Gran Torino !) ou simplement s’inquiéter pour sa santé.

Dès lors, on comprend mal pourquoi Walt n’entretient pas des relations aussi fortes avec ses propres fils ! Car il a deux garçons, mariés et pères de nombreux enfants. Ils ont réussi dans la vie et devraient susciter beaucoup de joie et de fierté de la part de leur père…

Mais ce n’est pas du tout le cas. Dès l’enterrement de leur mère, ils font preuve d’une réserve et d’une froideur face à leur père qui laisse deviner beaucoup de tension et d’incompréhension. D’autres scènes, courtes mais réussies, suffisent à décrire les liens entre Walt et sa famille : inexistants.

A ce titre, je ne citerai qu’une scène mémorable : celle de l’anniversaire de Walt où un de ses fils, accompagné uniquement de son épouse, lui offre des cadeaux adaptés aux personnes âgées. Puis, au moment de souffler la bougie, il entame un discours ahurissant sur les maisons de retraites ! Walt ne dit rien et écoute mais son visage en dit long devant la vision que son fils a de lui : un vieux crouton impotent et presque sénile…

Cette scène rappelle une scène aussi hallucinante de « Million dollar baby » où les parents de la boxeuse lui rendent visite à l’hôpital. L’entraîneur interprété par Eastwood découvre alors une bande d’ahuris plus intéressés par leurs vacances que par leur parente en détresse. Le réalisateur égratigne le mythe de la famille américaine, pilier de la nation et toujours vue positivement à Hollywood comme le refuge en cas de problème (même si cela est en train de changer, notamment avec la série « Desperate Housewives »).

Finalement, Walt voyant la fin de sa vie approcher à grand pas, peut être a-t-il plus de patience, plus d’ouverture d’esprit qu’il en a témoigné à ses enfants lorsqu’ils étaient jeunes ? Il prend le temps de partager des activités avec Thao, de lui enseigner des choses qu’il n’a peut être jamais envisagé de partager avec ses fils (le bricolage, la mécanique, le langage, la recherche d’un boulot…). La rigidité absurde dont il fait preuve est mise à mal mais, finalement, il parvient à passer au dessus et à trouver le ton juste pour Thao.

On a beaucoup de joie à voir ce personnage raciste et intolérant envers les jeunes s’améliorer et accepter les différences de Thao. Mais, on ressent aussi de la tristesse car cela n’est peut être dû qu’à la peur de mourir seul, à l’angoisse refoulée d’avoir rater une partie de sa vie avec ses enfants et aussi de s’être enfermé dans un monde factice et rigide , par peur de l’inconnu et des étrangers…

Les communautés

Parce que Clint Eastwood est américain, lucide et courageux, il ne passe pas sous silence les travers de son pays et la violence qui y règne. Tout le monde en prend pour son grade !

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Walt et son coiffeur : des poètes !

Walt est blanc et raciste et il côtoie d’autres blancs qu’il traite d’une manière peu commune ! Il assimile ses vieux amis à la communauté d’où ils sont issus : irlandais, juifs ou ritals. Les vannes fusent entre eux au sujet des travers de chacune de ces communautés, comme s’il était normal de se balancer des injures à longueur de temps, que cela faisait partie du folklore américain… Mais, cela ne fait que répéter inlassablement des rengaines racistes et méprisantes qui perdurent sans aucune raison…

Les scènes où Walt apprend à Thao à parler comme il le fait avec son ami coiffeur ou lorsqu’il lui présente un ami pour une embauche sont très réussies car elles nous en apprennent plus sur l’acceptation d’un étranger dans une communauté hermétique que beaucoup de discours. L’argot, les tournures de phrases et les mots sont très importants mais ce qui compte surtout c’est d’être introduit par quelqu’un de confiance, se portant garant, et de rester soi-même, avec sa personnalité, sa conduite respectueuse et son humour.

Bien sûr, cette introduction d’un étranger dans une autre communauté joue dans les deux sens ! Walt est introduit chez les voisins par leur fille Sue. Elle lui enseigne également qu’il faut avoir une conduite respectueuse pour eux (ne pas fixer les gens, ne pas toucher la tête des enfants) tout en conservant sa propre personnalité pour y être accepté.

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Walt est invité chez ses voisins

C’est la force de ce film : établir un parfait parallélisme qui prouve que chaque être humain est égal des autres, que chaque société, chaque communauté peut accepter l’autre sans heurt, si chacun fait preuve de respect et de compréhension.

Or, c’est loin d’être le cas dans la réalité, donc il ne peut en être autrement dans « Gran Torino ». Il ne s’agit pour Eastwood de faire preuve d’angélisme et de bons sentiments, il s’agit de montrer la réalité d’aujourd’hui en Amérique : les communautés comportent toutes en leur sein des éléments capables du pire contre les autres.

Les asiatiques possèdent leurs propres bandes de jeunes désœuvrés, armés, prêts à en découdre avec quiconque se met en travers de leur chemin. Ils défendent leur territoire face aux bandes d’hispaniques ou de noirs qui ont exactement le même comportement : arrogants, racistes, violents. Rien ne les différencient finalement, sauf leur couleur de peau !

Et, on apprend finalement que Walt n’a pas été forcément très différent d’eux par le passé. Certes, c’était pendant la guerre de Corée, il a été arrogant raciste, violent et capable de tuer. Et ça le hante encore chaque jour.

Comment accepter sa propre mort

Walt fait la connaissance d’un jeune prêtre à l’occasion des obsèques de son épouse. En effet, il a accompagné la vieille femme, très pieuse, lors de ses derniers jours. Il lui a même fait la promesse d’entendre son mari en confession et de veiller sur lui.

Or, le vieil homme fait comprendre au religieux que l’église n’est pas sa tasse de thé et qu’il ne veut pas suivre le même parcours que sa défunte femme. Pourtant, le prêtre va inlassablement rappeler à Walt la promesse qu’il a faite et va tenter de l’apprivoiser.

La relation en pointillé qui se construit entre les deux hommes est étrange et suit le parcours de Walt. Au fur et à mesure que ses barrières psychologiques tombent au sujet des voisins asiatiques, que Thao lui ouvre des portes jusque là inconnues, on sent que Walt est capable d’écouter, puis d’entendre le discours du prêtre.

Eastwood ne nous assène pas la promotion américaine habituelle de l’importance de la religion. Il apporte une vision humaniste de la religion dans la société : laissons ceux qui croient vivre leur foi tranquillement et acceptons l’idée qu’ils ont besoin d’elle pour vivre et peut être surtout pour accepter de mourir.

L’épouse de Walt a bénéficié des attentions du prêtre pour vivre ses derniers jours car elle en ressentait une profonde nécessité. Walt n’est finalement pas croyant mais il apprend à respecter la foi et la sincérité du jeune religieux qui lui tend la main. Il accepte de l’aider à tenir la promesse qu’il a faite à son épouse sans toutefois aller plus loin.

J’ai particulièrement été touché par la vision que Walt avait du prêtre au début de leur relation : « un jeune puceau surdiplômé tenant la main des vieilles femmes qui ont peur de mourir ». Elle m’a fait rire car je ne peux m’empêcher de la trouver très proche de ma propre vision.

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Vous savez ce que vous êtes ? Un puceau surdiplômé !

Toutefois, lorsque dans une des dernières scènes du film, le prêtre répète cette phrase dans des circonstances particulières que je ne dévoilerai pas, elle a un écho bouleversant. Car elle rappelle que Walt est un homme pétri de défaut mais qu’il possède une qualité sûre : il dit ce qu’il pense en toute sincérité, au risque de blesser son interlocuteur. Mais si celui-ci écoute réellement Walt, il peut lui apprendre énormément de choses sur lui-même et sur la vie.

Les fils de Walt n’ont peut être pas eu la chance de grandir avec un père âgé. Auparavant, aucune interrogation ou remise en cause de ses choix n’était sûrement possible. Il avait raison sur tout et n’acceptait aucune contradiction de quiconque. Thao et le prêtre, eux, ont bénéficié de la vieillesse de Walt, de sa fragilité et peut être du sentiment de sa fin approchant à grand pas.

Au-delà du cas de Walt, Eastwood parvient avec force et conviction à faire réfléchir le spectateur sur la possibilité pour chacun d’entre nous de se remettre en cause, d’accepter de ne pas s’enfermer dans l’erreur ou l’intransigeance. Et surtout de penser à ce qu’on désire laisser à nos enfants, petits enfants, famille, voisins et amis lorsqu’on aura disparu.

Que penseront-ils de nous ?
Quels souvenirs garderont-ils ?
Que désirons-nous léguer et à qui ?
Quelles sont les actes forts qui resteront de notre vie ?
A qui destinons-nous les quelques biens durement gagnés par une vie de labeur ?

A qui lèguerions-nous une magnifique Ford Gran Torino ?
A quelqu’un qui comprendrait réellement la signification de ce geste et prendrait soin de ce bijou comme un prolongement de notre propre existence.

P.-S.

Gran Torino (USA, 2008)
Réalisé par Clint Eastwood
Scénario : Nick Schenk
D’après une histoire de Dave Johannson et Nick Schenk
Principaux acteurs :
- Clint Eastwood,
- Bee Vang,
- Ahney Her,
- Christopher Carley

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