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J. Vance : Le cycle de Tschaï

Le Chasch, le Wankh, le Pnume et le Dirdir

mercredi 19 novembre 2008, par darthbob

Le cycle de Tschaï est une œuvre majeure de Jack Vance, célèbre auteur de science fiction (mais pas seulement). L’histoire, articulée en quatre tomes, conte les aventures mouvementées de Reith Adams, terrien, pilote d’astronefs, sur la planète Tschaï. Il est l’unique survivant de son vaisseau mystérieusement abattu par un missile tiré de la surface de la planète.

Le monde de Tschaï

Jack Vance ne se perd pas en conjectures et lance Reith sur Tschaï, tel un chien dans un jeu de quilles. L’atmosphère de la planète est équivalente à celle de la Terre et le naufragé ne tarde pas à découvrir qu’elle est habitée par des hommes sous le joug de quatre races extra-terrestres : les Chasch, les Wankh, les Pnume et les Dirdir.

Les aventures palpitantes de Reith Adams sont le prétexte à la création magistrale d’un monde cohérent, étrange, régi par des lois brutales. Le terrien, perdu au milieu de ce monde sans pitié, mélange d’heroic fantasy et de civilisation spatiale, tente de persuader les hommes natifs de Tschaï qu’ils font partie d’une race commune à la sienne, intelligente et égale aux races extra-terrestres dominantes.

Les quatre races dominantes de Tschaï ont asservi les hommes et les gardent sous contrôle. Chaque race utilise des serviteurs humains qu’ils ont persuadés de leurs origines communes. Par exemple, un homme-Chasch serait issus du crâne d’un Chasch décédé. Par ce biais, les Chasch ont organisé leur vie sur la planète avec un peuple à leur service, endoctriné par une supercherie grossière (que Reith ne tarde pas à dévoiler)

Le Chasch

La quête de Reith Adams consiste à tenter par tous les moyens de s’échapper de Tschaï pour retourner sur Terre. Equipé de quelques outils récupérés sur sa capsule de survie (jumelles, corde, armes…) et aidé par quelques hommes, natifs de Tschaï, il enchaîne les tentatives les plus ahurissantes pour obtenir un vaisseau spatial.

Pour arriver à ses fins, le naufragé est contraint de parcourir la planète et de se déplacer constamment. Il découvre ainsi Tschaï sous tous ses aspects : les paysages se succèdent (steppes, forêts, mers, étendues désertiques…) et les peuples rencontrées sont bariolés, tour à tour accueillants ou hostiles, barbares ou civilisés.

Jack Vance invente avec facilité, en quelques phrases, des races humanoïdes avec leurs coutumes, leur organisation sociale, leurs croyances, leur gastronomie, leur mode vestimentaire. On y croit d’autant plus aisément que tout parait plausible et simple. Les descriptions ne sont jamais très longues, l’action étant l’ingrédient principal de la saga.

La tribu de Traz

Dans le premier tome, Adams est prisonnier d’une tribu de nomades, dirigée par Traz un très jeune guerrier. On sent que l’auteur a une tendresse particulière pour ces hommes, perdus dans des plaines inhospitalières, régis par des sortes d’emblèmes qu’ils portent sur leur couvre-chef. Ces emblèmes, transmis sur des générations, conditionnent fortement le comportement social de ceux qui les porte : chef, guerrier, caractère sage ou agressif, antagonismes, amitiés et haines…

La description de la tribu de Traz, qui survit tant bien que mal, est réaliste. On pense à la fois aux indiens d’Amérique, aux hommes des steppes ou aux nomades du Sahara. Les relations entre hommes et femmes sont brutales et analogues à celles qui existent sur Terre.

Le culte dominant de la tribu est mené par des religieux adorant les deux lunes de Tschaï. L’une symbolise le bien, la vie, tandis que l’autre représente le mal et la mort. Reith ne tarde pas à découvrir que l’intérêt personnel de ces mages les pousse à agir contre l’intérêt de la tribu. En s’opposant à eux, le terrien les pousse à se dévoiler et à l’affronter.

Le Wankh

Heureusement, Traz, dépositaire de l’emblème Onmale dont le rôle est de diriger la tribu, finit par douter des siens et à croire aux discours de Reith. Celui-ci apprend donc, grâce à l’adolescent, le langage commun de tous les hommes de la planète, condition indispensable pour pouvoir s’échapper et tenter de retourner sur Terre. Le jeune homme est en quelque sorte l’alter ego du terrien. Ils apprennent beaucoup l’un de l’autre, s’entraident et se sauvent la vie mutuellement.

Jack Vance et les organisations humaines

Jack Vance profite de la totale liberté de ton que lui confère l’écriture d’une aventure de science fiction pour distiller quelques réflexions personnelles. La manipulation des hommes par les religieux (les mages de la tribu ou la secte des femmes) en est un exemple évident. Il est sans pitié pour ces personnages qui abusent de la crédulité des autres, s’adonnent aux mensonges ou à la violence sous des prétextes humanistes et religieux.

Le peuple Yao est également sous le feu des critiques acerbes de l’auteur. Ces hommes civilisés sont dominés par « le rond », un système complexe qui donne à tout être une « place » qu’il doit coûte que coûte s’acharner à respecter. Les coutumes et les conventions sont tellement nombreuses (habillement, déplacements, langage, noms…) que les Yaos passent leur temps à maîtriser leur comportement sous peine de perdre la face et de subir un déshonneur incommensurable. Cela les empêche, selon Reith, de perfectionner leurs savoirs, leurs talents afin de dépasser les races extra-terrestres et sortir de leur domination.

Le code d’honneur pousse parfois les Yaos à commettre des actes désespérés pour laver leur honte. De la même façon que ces jeunes américains qui se suicident en tuant le maximum de personnes (tueries des universités de Columbine ou Virginia Tech par exemple) les Yaos ont pour seule solution le déchaînement de violence. Un nombre élevé de personnes tuées (suivi du suicide) est l’unique solution reconnue par le « rond » pour accepter d’oublier leur déshonneur.

Les étrangers, tels Reith et ses compagnons sont exclus à jamais d’une telle société où l’apparence compte plus que la réelle personnalité. C’est l’occasion pour l’auteur de dénoncer les sociétés humaines basées sur le superficiel et le mépris des étrangers ou des personnes hors norme. L’étroitesse de leur vision du monde les empêche de profiter pleinement de la vie et elles sèment le mal au lieu de faire le bien.

Le monde construit par Vance (en 1969 il faut le signaler) est donc à la fois ressemblant et éloigné du notre. On retrouve les comportements humains habituels : amour, haine, avarice, mensonge, soif de pouvoir, curiosité, mais aussi des originalités dans les relations entre peuples. L’auteur décrit le pire et quelque fois le meilleur, avec un certain sens de la poésie et du spectacle.

L’argent, nerf de la guerre

Ce qui frappe dans le cycle de Tschaï, est que l’argent est souvent la solution aux problèmes des hommes, et de Reith en particulier. Il parait évident aux autochtones que quelques sequins règleront sans soucis une situation inextricable. Attention, il ne s’agit pas d’échapper aux assauts d’un molosse de la nuit ou d’un Pnume facétieux, mais plutôt de se tirer des griffes d’un brigand cupide, se procurer un vaisseau spatial ou une simple pirogue…

Tschaï ne connaît pas les droits de l’homme, l’entraide ou la solidarité. Les rapports sont forcément basés sur la méfiance et la cupidité. Tel Zarfo, le Lokhar qui accompagne Reith pendant un temps et qui pense que tout acte mérite un paiement, quel qu’il soit. Ce mode de pensée basique simplifie tout lorsqu’on dispose de quoi payer mais rend la vie impossible dans le cas contraire.

Tout est soumis à discussion (et donc se vend sans problème) sur Tschaï : une chambre d’hôtel, un vêtement, un moyen de locomotion, un renseignement, un meurtre… Ainsi, de manière très classique dans les œuvres d’heroic fantasy, il existe en pays Yao une guilde des assassins très puissante. Le sens des convenances protège la guilde puisque leurs proies sont sensées accepter leur assassinat selon un rite compliqué de dix fléchettes empoisonnées. Ce commerce est donc public et permet de résoudre de manière définitive tout différent entre deux personnes.

La recherche du profit maximum est poussée au paroxysme dans le tome trois intitulé « Le Dirdir ». Reith, Traz et Anacho comptent s’emparer d’une somme énorme pour construire un vaisseau spatial. Or, sur Tschaï, les sequins ne sont pas fabriqués mais peuvent être ramassés dans un seul lieu : les Carabas.

Tout comme la fièvre de l’or ou du pétrole sur Terre, l’appât du gain est tel que de nombreux aventuriers tentent leur chance dans les Carabas. Tous espèrent revenir vivants, à la tête d’une fortune suffisante pour terminer leur vie tranquillement.

Mais, comme rien n’est simple sur cette planète, les Carabas sont également le territoire de chasse des Dirdir ! Ces extra-terrestres, toujours à moitié fauves indomptés, s’adonnent à leur sport favori et traquent les hommes inconscients qui fouillent la plaine à la recherche des précieux sequins.

Le Dirdir

L’auteur prouve ainsi que l’homme, par sa nature, est si attiré par l’argent et le pouvoir qu’il procure, qu’il est prêt à risquer sa vie et à écraser ses congénères pour y arriver. Car, dans les Carabas encore plus qu’ailleurs, aucune règle n’a cours, sauf celle du plus fort ! Tuer d’autres hommes pour s’emparer de leur butin, se servir des autres pour détourner l’attention des Dirdir, tout est bon pour sauver sa vie et gagner le gros lot.

La recherche de la vérité

Le cycle de Tschaï permet également à Jack Vance d’aborder la recherche de la vérité sous de multiples aspects. L’énigme principale rencontrée par le héros est le lien existant entre les hommes peuplant Tschaï et les terriens. Reith Adams se persuade rapidement qu’ils ont la même origine et c’est pourquoi il désire rompre la domination des quatre races extra-terrestres.

Or, pour faire accepter son point de vue aux hommes de Tschaï, le terrien se voit souvent dans l’obligation de détruire leurs propres croyances, tel Galilée révélant que la Terre est ronde et qu’elle tourne autour du Soleil. Il rencontre donc autant d’incompréhension de la part de ses interlocuteurs que Galilée avec l’Eglise catholique !

Reith Adams est en permanence l’empêcheur de tourner en rond :
- il persuade Traz que son emblème ne lui sert à rien et qu’il peut l’enterrer pour le suivre dans ses aventures, sans entraves,
- il persuade l’homme Dirdir Anacho qu’il est un homme comme les autres il détruit l’organisation que les Chasch ont mis au point pour faire croire aux hommes-Chasch qu’ils naissent dans leurs crânes
- il détruit la secte des femmes qui ont enlevé Cath autant par altruisme que par haine de cette religion meurtrière
- il persuade les Wankh que les hommes-Wankh les trompent et pousse ces derniers à redevenir indépendants
- il révèle à Zap 210 qu’elle peut vivre une vie de femme, qu’elle est capable de ressentir des émotions et se détourner de son destin de Pnumekin.

Le Pnume

A chaque fois, le mensonge doit être détruit par révélation de la vérité, détenue par le terrien. Quand son aplomb inébranlable, son entêtement et son charisme ne suffisent pas, il utilise la force. En cela, le personnage ressemble à un héros dans la tradition antique : sûr de lui, placé sous une bonne étoile, résolvant toutes les épreuves par tous les moyens à sa disposition.

Face à lui, les hommes de Tschaï semblent enfermés dans des croyances et des superstitions enfantines. Par moment, le terrien flirte avec l’arrogance et le mépris mais sa foi en l’Homme le conduit rapidement à agir de façon honnête et simple avec ses interlocuteurs, à condition que ceux-ci fassent preuve d’intelligence et de bonne volonté. Dans le cas contraire, Reith peut aller très loin : le combat, la guerre et la destruction !

Enfin, si rien ne fonctionne, Reith peut compter sur la chance et sa bonne étoile. Comme pour révéler la supercherie des hommes-Wankh à leurs maîtres, il se sert au dernier moment de l’envoûtement de Helsse et le forcer à révéler ce qu’il sait.

Une fin de saga classique

Le quatrième tome de la saga s’achève par une happy end. Mais, J. Vance glisse quelques éléments qui tempèrent la joie de son héros. En effet, après ses aventures au sein du monde souterrain des Pnume, Reith rejoint ses amis et découvre qu’en son absence, Tschaï a repris une partie de son emprise sur eux.

Par exemple, Traz, livré à lui-même, a été de nouveau irrésistiblement attiré par son emblème. Alors qu’il avait été enterré des mois auparavant dans la steppe désertique, il a réussi à le retrouver.

Ce simple fait, qui parait incroyable tant cela ressemblait à retrouver une aiguille dans une botte de foin, permet à l’auteur de distiller un petit doute sur les certitudes de son héros. Comment expliquer que Traz ait retrouvé si facilement l’objet autrement par le lien mystique qui l’unit son ami ? L’emblème est-il finalement vivant ?

Cela permet à J. Vance de clore l’épopée par le retour de Reith sur Terre en distillant une dernière touche d’étrangeté. La boucle est bouclée mais le terrien a-t-il réellement vaincu Tschaï ? A-t-il simplement modifié l’ordre des choses de façon superficielle ? Que deviendra la planète en son absence ?

Ces questions n’auront heureusement aucune réponse car la saga est définitivement close. Le lecteur peut donc laisser libre cours à son imagination et rêver d’une suite comme il l’entend ! Les personnages du cycle sont suffisamment forts pour rester dans les mémoires des lecteurs, indépendamment de toute nouvelle aventure. En cela, J. Vance a réussi son pari.

P.-S.

Le Cycle De Tschai (USA)
Auteur : Jack Vance
Titre original : Planet of Adventure
Tome 1 : Le Chasch
Tome 2 : Le Wankh
Tome 3 : Le Dirdir
Tome 4 : Le Pnume

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