La Prise éclectique

Le couperet

Jusqu’où iriez-vous pour un travail ?

lundi 4 avril 2005, par darthbob

AVERTISSEMENT / SPOILER : Cet article révèle tout ou partie de l’intrigue, évitez donc de le lire pour ne pas gâcher votre plaisir !

"Le couperet" est un film dense. Il aborde un sujet brûlant en ce début de XXIème siècle : à quoi est prêt un homme pour mettre fin au chômage de longue durée ? Costa-Gavras habitué aux sujets dérangeants, mettant en lumière les défauts de notre société occidentale, a adapté le roman de Donald E. Westlake.

La vie rêvée matraquée par les publicitaires

José Garcia interprète Bruno Davert, un cadre de l’industrie papetière, hyper spécialisé, apprécié par sa direction et estimé de ses collègues depuis de nombreuses années. Il vit de façon confortable, dans un pavillon de province, avec sa femme Marlène (Karine Viard) et leurs deux enfants.

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José Garcia, une vraie tête de tueur, non ?

L’avenir semble tracé : les études des enfants, une maison à rembourser dans un lotissement sympathique, des vacances aux sports d’hiver et un voyage en été, deux voitures pour être indépendants... Le poste de Davert lui permet d’envisager l’avenir avec sérénité, sans se priver, réalisant ses projets sans se tracasser.

Sa vie ressemble à une publicité : deux enfants (un garçon et une fille bien entendu), une jolie femme intelligente et sensible, une maison confortable où il fait bon vivre, des signes extérieurs de richesse mais sans exagération.

La ville où vit Davert ressemble aussi à une publicité : propre, soleil qui brille dans un ciel bleu, pelouse et haie entretenues avec amour, voitures haut de gamme tout confort, costumes et cravates de rigueur. D’ailleurs, toutes les publicités qui sont présentées (abri-bus, affiches, camions...) sont à double-sens : luxe, sexe et violence sont mêlés (comme la montre brandie comme un couteau)

Grâce à cette idéalisation de la vie du personnage, on n’a en fait aucune excuse à lui trouver pour les actes qu’il va commettre. Pas d’alcoolisme, de misère, de violence ou d’exclusion pour expliquer ce qui va lui arriver. Bien au contraire, c’est un homme "normal", intelligent, cultivé et raffiné qui va sombrer dans la violence et l’horreur.

Personne n’est à l’abri du couperet

Ainsi, à l’ère de la mondialisation, une grande société rachète l’entreprise qui emploit Bruno. Contre toute attente, elle fait un plan social et vire par la même occasion tous les gros salaires. Contre quelques mois de salaires d’indemnités, Davert se retrouve sans emploi, avec la certitude que tout cela n’est qu’un accident de parcours, qui sera vite oublié.

Même si Davert a de l’argent, il a un train de vie à conserver (maison, voitures, études des enfants...) La pression de la recherche d’emploi est donc permanente. L’attente de sa femme lorsqu’il revient d’un entretien d’embauche, le regard des enfants, le discours à tenir aux voisins, amis, connaissances pèsent jusqu’à provoquer son repli sur soi, l’angoisse, le doute et la dépression.

On lui répète souvent qu’il ne faut pas s’inquiéter puisqu’il a des diplômes et de l’expérience : il retrouvera du travail facilement. Mais cette phrase toute faite est en fait devenue complètement fausse de nos jours puisque les personnes ayant de l’expérience "coûtent" trop cher pour la rentabilité des entreprises. Elles deviennent donc les cibles des plans sociaux.

A plusieurs reprises dans le film on entend cette phrase "De toute façon vous allez vite retrouver du travail". C’est le cas pour une employée d’hôpital (fonctionnaire) ou un garagiste (métier manuel très demandé ?). Mais personne n’est à l’abri à cause de la concurrence acharnée et la recherche de la rentabilité maximum. Loin d’être un cas isolé, Davert grossit ainsi le bataillon des chômeurs de longue durée.

Une solution radicale à un problème radical

Deux ans et demi plus tard, Davert est désespéré, même s’il reste motivé pour retrouver un emploi. Comme il est exigeant, sûr de sa valeur et qu’il refuse tout compromis, le chômage s’est installé : inactivité, CV et lettres de motivation à répétition, l’attente du facteur chaque matin...

Pour qui ne connait pas le chômage (oui, il y en a), sachez que Costa Gavras n’a pas exagéré, bien au contraire. Il s’agit réellement d’une descente aux enfers, très lente, très progressive qui touche toute la famille. Les regards échangés entre les enfants et leur mère, le mari et la femme en disent long sur la dureté de la situation même si en surface les apparences sont sauvées.

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Bah alors, chéri ! Tu m’aimes pas les pâtes ?

Un jour, Davert visionne un CDROM publicitaire d’une boîte spécialisée dans le papier. L’ingénieur qui présente l’entreprise occupe le poste exact qu’il souhaite obtenir depuis son licenciement ! Plutôt qu’éplucher les annonces et postuler à l’aveuglette, Davert décide alors de tout faire pour obtenir le poste de ce type et en terminer avec le chômage.

Costa Gavras nous présente alors la solution trouvée par Davert de façon logique :
- éliminer les postulants potentiels au poste convoité
- éliminer le titulaire actuel du poste
- postuler alors au poste lorsque la société cherchera le remplaçant en étant alors sûr d’être pris !

Comme Davert est un professionnel, logique, efficace, organisé, il se sert de son expérience et de ses capacités pour organiser son projet comme il le ferait d’un nouveau produit. Il bannit ses émotions pour tendre vers l’objectif qu’il s’est fixé, quel qu’en soit le coût. Il découvre alors en lui des ressources insoupçonnées : il passe à l’acte, à plusieurs reprises et perfectionne sa technique au fur et à mesure.

Davert organise le projet : étude, planification, réalisation des objectifs, gestion des coûts et des délais, gestion du risque. Tout semble logique et inéluctable. Le personnage de Davert n’est pas inhumain, il est dramatiquement humain. Les moindres problèmes doivent trouver des solutions. Les tâches à accomplir sont réalisées avec maîtrise et méthode (se procurer la liste des cibles, trouver une arme, s’exercer, trouver la cible, chercher le moment propice, organiser la fuite)

On reconnait un sujet déjà traité par Costa-Gavras : tous les hommes sont capables de mettre en place des horreurs (de la torture au meurtre jusqu’au génocide) si on leur donne les moyens, si on les met dans les meilleures dispositions et si on leur ôte leur libre arbitre (ici c’est la peur du chômage et la protection de la cellule familiale, dans "Amen" c’était l’extermination des juifs pendant la deuxième guerre mondiale organisée par une administration cloisonnée et efficace)

Bien sûr, rien n’est simple. Un meurtre n’est pas anodin. C’est là que le talent de José Garcia s’affirme au grand jour. Il nous montre de façon réaliste tout ce que cela représente : peur, douleur, dégout... Mais, son personnage est efficace, il improvise et retombe sur ses pieds (meurtre du piéton, double meurtre avec la voisine, ou au supermarché...) Même s’il voulait s’arrêter, tout avouer à sa femme ou aux flics, des coups de pouce du destin le remettent sans cesse sur les rails des assassinats.

Le miroir dans l’oeil des victimes

Davert souhaite de toutes ses forces réussir dans son entreprise macabre mais au fond de lui il ressent de la culpabilité et de l’horreur. Il est soulagé lorsqu’il apprend qu’une de ses futures victimes a retrouvé du travail et que cela lui permet de ne pas le tuer !

Costa Gavras fait monter la pression à chaque meurtre. Davert va jusqu’à rencontrer une de ses victimes, chômeur de longue durée comme lui. Celui-ci lui expose sa vie, ses doutes, sa lente chute vers le néant et son emploi de vendeur de vêtements pour subsister. Dans le cocon d’une cabine d’essayage, Davert se voit en lui comme dans un miroir (au propre comme au figuré !) et hésite pendant de longues minutes à le tuer ou lui laisser la vie sauve.

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Pourvu qu’on ne voit pas le couteau que je planque dans mon dos...

En apothéose, lorsqu’il se rend chez Machefer (Olivier Gourmet, encore une fois excellent) pour en finir avec lui, il est pris sur le fait et se voit obligé de lui parler. La scène qui se déroule alors est extraordinaire et d’une tension extrème. Davert est obligé de nouer un dialogue forcé avec sa proie, tout en réfléchissant à cent à l’heure pour trouver un moyen de le tuer. Machefer, ivre après une soirée arrosée, dévoile alors la face cachée du personnage : d’un côté la réussite professionnelle, la riche maison, le succès avec les femmes et de l’autre la pression quotidienne du travail, le divorce, la solitude, l’alcool.

Cette scène charnière du "Couperet" dévoile le revers de la médaille : même avec un travail, l’homme ne réussit pas forcément sa vie. Mais Davert ne le voit pas car il est aveuglé par son objectif. Au contraire, il considère sûrement que Machefer ne mérite pas son emploi, qu’il ne mérite pas de vivre tout simplement. Il devient juge, prononçant une sentence de mort, persuadé de pouvoir faire mieux que ce triste personnage, qui lui tend la main et qu’il refuse pourtant de saisir.

Le mensonge, fondement de notre société

Tout au long du film, le mensonge est omniprésent. Il permet de sauver les apparences, de cacher les véritables vies sous des lustres dorés ou des façades innocentes. Telles les publicités sur les murs de la ville, les façades accueillantes des maisons où se déroulent des drames, les endroits publics comme les supermarchés, les rues ou les cafés où en fait personne ne fait attention aux autres.

Davert est un menteur du début à la fin. Il cache ses activités à sa femme et ses enfants, leur faisant croire qu’il se rend à des entretiens d’embauche. Il se cache derrière une fausse boîte postale, des faux noms, des fausses professions pour approcher ses victimes. Il ment au conseiller matrimonial, au garagiste, à la police... Complètement empêtré dans ses mensonges, il parvient tout de même à s’en sortir.

Les autres chômeurs, victimes de Davert, peuvent aussi mentir : perruque, CV "arrangé", photo embellie pour paraitre plus jeune, plus dynamique. Tout le monde ment car c’est chacun pour soi. Dans la course à la réussite et pour fuir la défaite, le mensonge semble obligatoire.

D’autres personnages acceptent les mensonges : le garagiste arnaque l’assurance pour faire plaisir à son client et gagner quelques sous de plus, les flics sont spécialistes des vérités camouflées pour faire parler les suspects.

Ici, la télévision n’est pas le média qui révèle la vérité. Alors que Davert est prêt d’être démasqué et qu’il est au bord de craquer, c’est le journal télévisé qui le sauve en colportant une fausse vérité, fabriquée à partir de faits sans rapport avec les meurtres et qui accusent un innocent de ses meurtres. Le mensonge officiel et répété par la télé est donc une vérité inattaquable qui cache les coupables et broie les innocents. Alors, comment faire confiance à la presse, la police ou les institutions ?

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Rira bien qui mentira le dernier.

Finalement, au fil des évènements, on se rend compte que d’autres personnes mentent, même les plus innocentes. Le fils de Davert est pris par la police alors qu’il fait un casse de nuit pour voler des logiciels. Son père et sa mère sont alors effarés de constater qu’il détient des dizaines de CD volés dans sa chambre et le garage et qu’il trafique depuis quelques temps pour gagner de l’argent.

Sans hésiter, Davert et sa femme couvrent alors leur fils. Ils se débarrassent des stocks compromettants et mènent la police en bateau. La meilleure garantie pour que cela marche est d’impliquer la jeune soeur, qui joue l’innocente à la perfection. Toute la famille se retrouve alors unie pour cacher la vérité, pour le bien de l’aîné, sans aucun remord.

La démonstration est ainsi totale : puisque tout le monde ment, sans exception, pourquoi être le seul à dire la vérité ?

La violence, dernière extrémité des désespérés

Loin de tout artifice ou effet numérique, Costa-Gavras montre la violence de façon brutale et rapide. Lorsque Davert abat une victime d’un coup de feu à bout portant, le coup de feu claque et fait sursauter le meurtrier et les spectateurs dans leur fauteuil.

Le recul du pistolet fait mal jusque dans l’épaule... Davert en ressort paniqué, vomissant, les jambes frêles et le visage décomposé. Lorsqu’il écrase une victime avec sa voiture, on lit dans son regard sa volonté de tuer et l’acharnement de son acte : c’est lui ou moi...

Pourtant, pour ne pas focaliser le propos sur Davert et pour démontrer que la violence est répandue partout et en chacun de nous, Costa-Gavras a glissé dans certains dialogues des propos qui font mouche. Ainsi, lorsque Davert demande au garagiste ce qu’il ferait, lui, en cas de licenciement, celui-ci répond qu’il se suiciderait dans le bureau de la direction. Et comme Davert lui suggère plutôt de tuer un de ses collègues "préventivement", le rire qu’il déclenche chez l’autre fait froid dans le dos.

Quand il est suggéré de faire un massacre plutôt que de se suicider, on pense à la tuerie de Nanterre qui a ébranlé la France. Les plus désespérés trouvent-ils un échappatoire dans la violence et la mort ? Mais attantion, Davert n’est pas fou, il n’est pas sadique, il n’a pas de déviance, il a tout simplement tirer une conclusion extrême pour se sortir de la situation où il est. La question qui se pose est alors simple : si on met cet homme en prison ou si on l’exécute, qu’est ce qui empêchera qu’un autre Davert fasse la même chose ?

"Le couperet" est donc un film à voir absolument, pour la performance des acteurs, la réalisation de Costa-Gavras et pour les sujets abordés, terriblement d’actualité. Une fois de plus le réalisateur a su provoquer le malaise chez le spectateur, en lui montrant certaines conséquences de la course à la performance et à la rentabilité.

La fin du "Couperet" illustre parfaitement le cercle sans fin dans lequel nous sommes engagés. A trop favoriser un monde dirigé par l’argent plutôt que l’épanouissement des hommes, à trop rechercher la rentabilité, à trop négliger les relations humaines, à trop inonder la société de publicité, de mirages et de mensonges, faut-il s’étonner que la violence en résulte et qu’elle réinvente la loi du plus fort dans notre monde dit civilisé ?

P.-S.

Le Couperet (France, 2004)
Réalisé par Costa-Gavras
Date de sortie : 02 Mars 2005
Principaux acteurs :
- José Garcia
- Karin Viard
- Ulrich Tukur
- Olivier Gourmet

7 Messages de forum

  • > Le couperet 6 avril 2005 15:52, par Fangorn

    J’ai lu le bouquin de Westlake qui est vraiment extraordinaire de subtilité (comme la plus part des bouquins de Westlake d’ailleurs). Je n’ai pas encore vu le film mais j’y compte bien.
    Par contre tu devrais mettre un gros SPOILER devant ton article (très bon au demeurant) parceque tu racontes carrement l’histoire. Moi je m’en fous, j’avais lu le livre ;o)

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  • > Le couperet 6 avril 2005 17:50, par darthbob

    C’est fait ! Merci du conseil ;o)

    En tout cas le film m’a donné envie de lire Westlake car je pense que le film est quasiment tiré intégralement du bouquin et que Costa-Gavras "n’a fait que" le mettre en images. Mais c’est très bien fait !

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  • > Le couperet 11 mai 2005 23:22

    Je viens de voir ce film et j’avoue avoir été surprise par la fin. Comment l’expliquez-vous ?
    Qui est cette femme ?
    Merci

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  • Le couperet 5 mai 2006 16:11

    Je n’ai pas compris la fin (la dernière image : la nana qui se pointe au bar...) !! QQn peut-il me l’expliquer ?

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  • Le couperet 25 mai 2006 12:08

    même question : cette fille préfigure-t-elle un nouveau scénario meurtrier, visant cette fois Davert ? qui est-elle ?
    peut-être que je donne la réponse, et que c’est le but de costa gavras, pour ne pas totalement blanchir davert...

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  • Le couperet 7 juillet 2007 10:14

    Nous avons regardé le film mais comme beaucoup de gens nous aimerions avoir l’explication de la fin ou peut-être y aura t-il une suite ?

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    • Le couperet 31 août 2010 01:02

      bah c’est la meuf qui va tuer davert l’arroseur arrosé quoi. cette scène est déjà avant dans le film quand il veut tuer ralph aux lunettes trop bourré

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