Matrioshki est une série belge qui aborde le difficile sujet de la prostitution organisée des filles d’Europe de l’Est. Autant dire que le risque de voyeurisme et de sensationnalisme est présent à chaque instant, mais c’est un choix des créateurs de montrer la réalité la plus crue et la plus laide, sans concession. M6 a relevé le défi de passer cette série en deuxième partie de soirée, le vendredi soir.
Pourquoi une série ?
Ainsi, en choisissant un format de série à épisodes, tous les aspects de l’organisation du trafic sont abordés en détail. Il ne s’agissait pas de faire un documentaire de 52 minutes ou même un téléfilm de 1h30 car cela aurait nécessité de faire des choix, des résumés ou d’éluder des aspects importants du calvaire des filles.
Certes, certaines scènes crues peuvent paraître exagérées, inutiles ou un peu trop racoleuses (les scènes de strip-tease notamment), mais comment passer sous silence le quotidien glauque et désespérées de ces exploitées ?
L’interprétation
D’un point de vue réalisation et interprétation, Matrioshki est remarquable. Les acteurs jouent des hommes comme tout le monde mais se révélant quasiment tous comme des pourris esclavagistes, des pervers ou des flics véreux. Ainsi, les trafiquants exploitent un business comme un autre, achètent et vendent des filles comme du bétail ou des voitures. Ils sont d’une banalité affligeantes et dérangeantes, mais utilisent la violence comme arme de négociation. Pas de caricature ici, les mafieux sont belges ou néerlandais et pas de vagues russes méchants et patibulaires, faciles à haïr car éloignés de nous.
Les filles de l’Est sont jouées par des actrices mignonnes mais pas des mannequins sortis d’Hollywood, au glamour à la "Pretty Woman". En fait, pour les trafiquants, il faut que les filles soient jolies et surtout dociles. En fait, comme le titre de la série le fait deviner (Matrioshki veut dire poupées) elles sont interchangeables comme les célèbres poupées russes : les trafiquants savent qu’il y aura toujours d’autres filles derrière celles qu’ils exploitent, d’autres sources d’argent à gagner grâce à la misère et le désarroi de ces jeunes sans avenir.
L’histoire
Pour démonter le trafic européen du sexe, les créateurs de la série partent donc d’un groupe de jeunes des pays de l’Est, qui sont "engagées" pour être danseuses. On leur fait miroiter de juteux contrats et la perspective de mettre en pied en Europe de l’Ouest, là où se font les carrières.
Une fois le "contrat" signé, elles partent pour l’Ouest en groupe. A l’arrivées, elles sont dirigées vers des clubs privées où on leur demande aussitôt de faire des strip-teases et d’aguicher la clientèle. Sans argent, sans possibilité de sortir de l’endroit et surtout sans papier qu’on leur a confisqué pour un prétexte bidon, elles se retrouvent dans un engrenage impitoyable. Leurs geôliers les traînent de Chypre jusqu’en Belgique et elles doivent se prostituer avec les clients.
On oscille entre dégoût des scènes qui se succèdent (violence, viols, humiliations...) et le sentiment finalement de se rapprocher de la vérité actuelle de la prostitution européenne. Pour ne pas être embêtés dans leur business, les patrons ont des contacts étroits avec certains flics. Lorsqu’une fille peut s’échapper, elle est tellement désorientée et choquée (elle ne parle pas la langue du pays où elle se trouve, n’a pas de papier et ne connaît personne) qu’elle ne peut pas fuir ses poursuivants, même en allant à la Police. D’ailleurs, celle-ci se fiche royalement d’une fille parmi tant d’autres, qu’elle considère comme une traînée qui n’a finalement que ce qu’elle mérite...
Le but est-il atteint ?
C’est donc très étrange de regarder cette série car il s’agit d’une fiction hyper-réaliste et il ne s’agit pas d’un divertissement comme 24 ou Lost. On est donc obligé d’avoir un certain recul face aux événements et aux situations terribles qui sont montrées. Beaucoup seront d’ailleurs choqué du choix de faire une série de fiction, mais si cela permet de faire prendre conscience que la prostitution c’est d’abord de l’esclavage, ce sera déjà bien. D’ailleurs, j’ai lu quelque part (à vérifier) que Amnesty International compterait utiliser cette série pour sensibiliser les jeunes filles de l’Est et les prévenir des pièges qui leur sont tendus.
Il ne faudrait surtout pas que la série accouche d’une deuxième saison ou fasse trop d’émules car on assisterait à une banalisation du propos et cela finirait par aller à l’encontre du but recherché. Messieurs les producteurs, restez modestes !
La Prise éclectique