La précédente chronique relatait une première anecdote relative aux transports en communs que je fréquente depuis quelques années [1]. Il était question des contrôleurs mais surtout des passagers anonymes qui peuvent se révéler sous leurs moins bons jours.
Voici une seconde anecdote. Elle est aussi intéressante que la première. Donc, ceux qui n’ont pas lu la première jusqu’au bout peuvent passer leur chemin ! Quant aux autres, aucune garantie ne leur est fournie sur le suspense et la qualité de cette nouvelle histoire...
Vous voilà prévenus.
Un entêtement titanesque
L’action (si on peut appeler cela une action) prend place dans le tramway du matin. Celui qui achemine les travailleurs de tous poils vers leur lieu de labeur.
N’ayant pas trouvé de siège pour terminer ma nuit, je me retrouve debout, au pire endroit du tramway. C’est à dire, dans la partie qui relie les voitures entre elles. Cette partie est peu confortable, dépourvue de fenêtre et de siège et surtout elle est mobile car elle sert d’articulation au tramway lors des virages.
Toutefois, dans mon "malheur", je remarque que je suis à mon aise puisqu’une seule personne m’accompagne alors que les allées des voitures sont bondées. Nous sommes donc beaucoup mieux installés que ceux qui attendent avec impatience l’arrêt où ils pourront sortir de la masse.
C’est alors que montent les contrôleurs, fidèles à leur Manuel d’Instruction, par quatre, et remontant le tramway pour vérifier les billets.
Mesdames, Messieurs, bonjour ! Vérification des titres de transports, s’il vous plaît !
Je remarque alors que deux ou trois personnes se dirigent dans le sens contraire des contrôleurs, l’air de rien, comme si cette esquive pouvait, dans un coup de chance ou de pot, les sauver de la honte et de l’amende.
Je sors mon ticket d’abonnement, composté et valider préalablement, afin de le tendre lorsque mon tour viendra. Et, j’aperçois mon compagnon de plate-forme, qui reste immobile, stoïque, le regard fermé et le rictus figé.
Sans aucune émotion, le contrôleur prend mon ticket et me lance un merci bref et sonore. Son travail effectué il parvient jusqu’au jeune qui me fait face et lui réitère la phrase rituelle qu’il ne semble pas avoir entendue ou compris.
Monsieur, bonjour ! Vérification du titre de transport, s’il vous plaît !
Le jeune tourne alors son visage vers l’agent et le regarde, droit dans les yeux, sûr de lui.
Sa réponse tardant à venir, j’ai le temps de me dire que son attitude est étrange lorsqu’il ouvre la bouche pour dire :
Je n’ai pas de ticket.
Mon étonnement est grand quand j’entends cette phrase. D’une part parce qu’elle est brève et dite avec sécheresse et aussi parce que je me dis que le contrevenant aurait eu parfaitement le temps de se joindre aux personnes qui ont subrepticement esquivé le contrôle en se réfugiant vers l’arrière du tramway et sont déjà descendu !
Je me dis que ce gaillard est soit sourd, soit joueur, soit possesseur d’un atout caché dans sa manche.
Pourquoi n’avez-vous pas de ticket, Monsieur ? demande le contrôleur
Je n’ai pas eu le temps d’en acheter ce matin répond aussi sec le type en fixant droit dans les yeux son interlocuteur (qui mesure une bonne tête de plus que lui)
A priori, le bonhomme n’est pas sourd et ne possède aucun atout maître pour échapper à la suite !
Bien, je vais vous demander de remplir ce papier, commence l’agent du tramway, vous indiquez votre nom, votre prénom, votre adresse et numéro de téléphone.
Le jeune prend ce qu’on lui tend et commence sa besogne, sans dire un mot. Sur ces entrefaites, un deuxième contrôleur s’approche. Il s’agit d’une contrôleuse, munie de son téléphone portable.
Vous mettez aussi un numéro de téléphone pour que quelqu’un confirme votre identité, s’il vous plaît, ajoute le premier contrôleur.
Le jeune lève la tête et répond :
Non, ce n’est pas possible !
Mais si, Monsieur, c’est obligatoire. Il faut que je contrôle que vous avez bien indiqué votre identité.
J’ai pas de numéro à vous donner.
Vos parents, ils ont bien le téléphone ? demande l’agent qui s’impatiente
Oui mais je ne le connais pas par cœur et de toute façon je ne veux pas les déranger.
Bon, on va voir, avez-vous une pièce d’identité ?
Non.
Vous n’avez rien sur vous ? Continue le contrôleur qui comprend avec moi que chaque mot, chaque information devra être extirpé au forceps.
Ma carte vitale, c’est tout.
Bon, ça peut peut-être convenir hésite l’agent...
Les quatre contrôleurs se regroupent alors. Le cas est difficile. La contrôleuse pianote le numéro indiqué sur le papier rempli par le jeune et chuchote aux autres que le numéro est inconnu. Le chef de l’équipe téléphone alors à ce qu’il semble être le PC des contrôleurs et lui indique l’identité du contrevenant. Il revient alors vers celui-ci :
Vous êtes connu chez nous. Vous avez des amendes non payées.
Ah, peut être !
Non, ce n’est pas peut-être, c’est sûr. Vous avez des amendes non payées. Comment cela se fait-il ?
Je suis au chômage.
Et vous ne pouvez pas payer ces amendes ?
Non, de toute façon je ne vais pas rester à Nantes.
Savez-vous que vous pouvez avoir un ticket de transport gratuit si vous êtes au chômage ?
Oui
Alors pourquoi ne le demandez-vous pas ?
Je n’ai pas le temps d’y aller.
Vous n’avez pas le temps d’y aller. Pourtant ça prend cinq minutes.
Non, je n’ai pas le temps.
Si vous voulez, on vous emmène faire un dossier et on oublie l’amende.
Non.
Pourquoi ? Il suffit de descendre avec nous et juste de remplir une demande. Ça prend vraiment cinq minutes.
Non, ça ne m’intéresse pas.
Le discours est surréaliste. Je passe de l’amusement, à l’étonnement, à la colère presque de voir l’entêtement de cet énergumène ! Le sang-froid du contrôleur semble imperturbable. Il revient d’ailleurs à la charge :
Vous n’avez pas un numéro de téléphone à nous donner pour contacter quelqu’un ?
Non je vous dis réponds le jeune, qui maîtrise mal un certain agacement, comme lorsqu’un moustique vous ennuie, un soir d’été.
Si on n’a pas de numéro, on va être obligé d’aller à la Police, vous savez ?
Et bien on va à la Police.
Et vous aurez à payer des frais supplémentaires.
OK
Vous n’avez pas d’amis, de parents qui habitent la région ?
Non, de toute façon je ne les dérangerai pas à cette heure.
Même un téléphone portable ?
Non
Et c’est là qu’intervient la phrase qui m’aurait fait hurler de rire si je n’étais pas à un mètre des protagonistes :
Bon, dépêchez-vous parce que je descends au prochain arrêt ! s’exclame le jeune…
Je ne crois pas.
Je suis pressé !
Si vous étiez pressé, il fallait acheter un ticket. Vous seriez arrivé à l’heure ! assène alors le contrôleur du tac au tac.
C’est alors que je suis descendu, laissant la scène se poursuivre en étant sûr du résultat final.
Lorsque je repense à ce jeune buté, presque arrogant mais toujours poli, je me demande comment réagir face à un entêtement aussi illogique !
Si vous avez des idées sur les motivations d’un tel comportement, éclairez ma lanterne. Les arrangements les plus faciles et les plus utiles ne semblaient pas avoir d’intérêt pour lui. Ou bien, l’ensemble du discours était faux et ne servait qu’à donner le change face aux contrôleurs. Dans ce cas, la Police a sûrement pris le relais…
A suivre…
La Prise éclectique