Frédéric Delamont (magnifique Bernard Giraudeau) est un riche industriel, raffiné et sûr de lui. Pour une raison obscure, il décide d’embaucher le jeune Nicolas Rivière (surprenant Jean-Pierre Lorit) , rencontré dans un restaurant alors qu’il n’est que serveur intérimaire. Après un entretien et une enquête minutieuse, Delamont propose à Rivière de devenir son goûteur particulier. La personnalité de l’homme d’affaire et le salaire proposé décident le jeune homme à accepter le poste, pour voir...
En filigrane du récit, Des courtes scènes sont intercalées, mettant au prise le jeune Nicolas avec la justice. Il semble accusé du meurtre de Delamont et le juge (JP Léaud) doit démêler cette sombre histoire.
La rencontre de deux mondes
L’embauche du jeune Nicolas semble n’être qu’une idée saugrenue surgie dans la tête d’un industriel capricieux. A l’occasion d’un dîner dans un restaurant, Delamont décèle quelque chose d’intéressant lorsqu’il est confronté à un jeune serveur intérimaire... Le spectateur, lui, reste perplexe !
Qu’a donc décelé Delamont ? Est-ce un talent de dégustateur ? Un fin palais ? Ou ne serait-ce pas plutôt une éloquence, une réelle capacité de description des plats ? Les deux ensembles ?
Bernard Rapp ne donne pas de piste et laisse le spectateur devant ses interrogations, partagées par le personnage de Nicolas. Celui-ci est un jeune homme séduisant mais pas vraiment adulte. Il semble chercher sa voie, son métier, une stabilité entre fonder une famille ou continuer à vivre entouré d’amis. Il partage sa vie avec une vendeuse de journaux, dans un kiosque parisien.
Delamont est un homme très raffiné, d’une éducation sans faille, au goût prononcé pour l’excellence et la richesse. Il n’est pas du même monde que ce jeune freluquet, naïf et plein d’idées préconçues. Il décide donc d’employer les grands moyens (comme toujours) pour arriver à embaucher Nicolas, coûte que coûte.
L’embauche
On assiste à un entretien d’embauche particulier. Delamont fait subir à Nicolas des tests médicaux, des questionnaires multiples et surtout lui propose un contrat en béton, assortis de clauses surprenantes. En tant que goûteur particulier, Nicolas doit être disponible, sept jours sur sept afin d’accompagner l’homme d’affaires au cours de ses repas importants.

- Delamont et Rivière : qui manipule qui ?
Le jeune homme, malgré des réticences certaines, finit par accepter cet emploi singulier, assorti d’un salaire inespéré. Il promet à son amie de ne travailler que quelques temps, pour gagner suffisamment d’argent pour constituer une belle cagnotte.
Cette partie du film est cruciale. Delamont pose des questions personnelles à Rivière et accepte de répondre à certaines que lui pose ce le jeune en retour. La phrase clé du film peut passer inaperçue, pourtant elle préfigure la suite des événements : Delamont raconte une histoire invraisemblable sur son dégoût des poissons et fruits de mer. Lorsqu’il a la certitude que Nicolas croit son discours, il lui avoue qu’il est expert en art de mentir.
La descente aux enfers
Bernard Rapp décrit la lente descente aux enfers de Nicolas Rivière, tout en faisant croire qu’on assiste à l’ascension d’un jeune dans les hautes sphères du pouvoir ! Delamont use de subterfuges variés pour piéger le jeune homme :
un salaire augmenté régulièrement, sans raison et de façon très importante
fréquentation des meilleurs restaurants
compliments et favoritismes vis-à-vis des autres proches
prêt d’un appartement luxueux et mise à disposition du personnel
Tout cela est progressif. Nicolas vit un conte de fée Canada Dry : la couleur du conte de fée, mais ce n’est pas un conte de fée. Ses amis et sa compagne essayent une dernière fois de lui ouvrir les yeux, sans succès. Les ponts sont coupés car Nicolas est obnubilé par le pouvoir, l’argent et le monde qu’il a réussi à approcher, alors qu’il semblait inaccessible.
On comprend alors que Delamont joue avec une marionnette. Malgré les quelques pistes jetées ici ou là : une personne traite Nicolas d’esclave mais celui-ci ne comprend absolument pas ce jugement et réagit violemment.
Pourquoi un goûteur ?
On en arrive à la question obsédante du film : pourquoi embaucher un goûteur ?
Le spectateur n’est pas le seul à se poser la question : le jeune Nicolas, son amie, ses amis, les employés et proches de Delamont, le juge... tout le monde se la pose. Delamont connaît-il seulement la réponse ?
Lorsque Nicolas met son poing dans la figure du collaborateur de Delamont, ce dernier, non seulement ne lui reproche pas, mais lui demande expressément, de lui décrire ce qu’il a ressenti au moment de son geste violent. Et là, on commence à deviner qu’un goûteur ne doit pas forcement se limiter aux aliments... Pourquoi ne pas décrire et essayé d’autres choses ? des sentiments ?
Delamont entraîne Rivière dans un jeu étrange qui ne parait limité par aucun tabou. Le monde de Nicolas ne se limite plus qu’au service de son employeur. Il lui fait goûter des exploits sportifs (saut en parachute) qui peuvent, certes, être intéressants pour l’employé, mais plus encore.
Dans une scène ahurissante, au malaise sous-jacent et inexpliqué, Nicolas entraîne une jeune femme dans une chambre d’hôtel. Là, au moment de passer à l’acte, il entend du bruit dans la salle de bain. C’est Delamont qui lui ordonne de sortir sans bruit. Il a « goûté » mais ne doit pas consommer, puisqu’il n’est qu’un goûteur. Tout était préparé semble-t-il, Nicolas jouait sans le vouloir, son rôle de « boute-en-train » pour son étalon.
Malgré l’humiliation, Rivière ne fait pas marche arrière. Il descend encore plus profond : il doit goûter la solitude car Delamont le décide ainsi. Il l’envoie un mois au fond du désert pour encore plus l’humilier au retour.
Manipulation mentale
Finalement, Delamont pousse à l’extrême la notion de goût. Il permet à son employé de tester ce que lui ne veut pas faire seul : l’alimentation, le sport, le sexe, les sentiments. Pour cela, il a besoin de quelqu’un qui lui soit le plus proche de lui physiquement et mentalement. De manière à ressentir ce que l’autre lui transcrit par les mots.
La relation nouant ces deux hommes n’est donc pas professionnelle, malgré les apparences, mais plutôt fusionnelle. Delamont poursuit une quête de toute façon irrémédiablement vouée à l’échec. Nicolas ne pourra jamais assouvir sa soif, malgré son aliénation.
Dans un geste ahurissant, le jeune goûteur finit pas se mutiler pour ressembler à son maître. Le désespoir et la dépendance sont tels que l’issue de ce jeu ne peut être que tragique. Delamont, en tant que manipulateur, menteur et sadique professionnel, ne recule devant rien. Rivière non plus.
Pour tenter de sauver le jeune homme, réduit à l’état de loque, son amie veille sur lui alors qu’il est hospitalisé pour une grave dépression. Delamont a disparu de sa vie et a réintégré son monde. Nicolas, lui, ne peut réintégrer le sien, malgré la bonne volonté de ses anciens amis, revenus à ses côtés.
La destruction mentale du jeune homme est simplement devinée. Il sort de l’établissement et rejoint ses amis mais, un simple coup de fil de Delamont suffit à le faire accourir à ses pieds.

- Delamont, en dernière extrémité
Dès lors, on comprend l’issue tragique de l’histoire. Le dernier regard de l’industriel jeté à son goûteur est magnifique. Giraudeau atteint là un sommet d’interprétation. La victime devient bourreau et le bourreau accepte de devenir victime. Et si tout cela avait minutieusement été prémédité ?
La Prise éclectique